mardi 22 mai 2018

Lectures récentes

Quelques notes de lectures récentes.

 

Thriller, de Iegor Gran (POL, 2009) ***

La suite de ma “cure Iegor Gran”. Ce romancier sait varier les tons et les styles, preuve de son aisance et même de sa virtuosité. Dans cette fausse histoire de crimes et délits, le récit est relaté alternativement par chaque protagoniste, une construction réussie car variant les ambiances et attitudes. Un jeu de massacre cruel qui, bien que se déroulant aux États-Unis, est très français dans son esprit. Cette critique de la société contemporaine est d'une sévérité implacable…

 

Date limite, de Duane Swierczynski (Rivages / Noir, 2014) ***

En tant qu'amateur de paradoxes temporels, j'ai été servi. Mickey Wade découvre des pilules qui le font retourner dans le passé, le jour de sa naissance. Il va tenter de modifier son histoire, au prix d'aléas et de péripéties extrêmement bien imaginées. Un mécanisme implacable et subtilement construit. Je regrette juste cette tendance très américaine au “noir-sordide” excessif, parfois superflue et un brin lassante.

 

Ipso facto, de Iegor Gran (POL, Folio, 1998) **

ONG ! et, plus encore, L'Écologie en bas de chez moi, figurent parmi mes chocs de lecture récents. Je voulais voir ce que donnait ce premier roman de Iegor Gran (1998). Une verve indéniable, un ton satyrique très acéré pour un mélange d'absurde et de fantasmes crus aussi désopilants qu'éprouvants. Une lecture qui laisse quelque peu décontenancé ; l'auteur sait nous manipuler. Une révélation !

 

Le lieu essentiel, de Philippe Claudel (Arthaud, 2018) **

Très beaux textes sur la montagne et l'alpinisme, sous forme d'entretiens avec Fabrice Lardreau, pour un objet-livre sobre et agréable à lire. La vision de l'auteur est sensible et personnelle, on partage avec grand plaisir ces notes et brefs récits d'expériences en montagne.

 

Comment la France a tué ses villes, de Olivier Razemon (Rue de l'Échiquier, 2016-2017) ***

Ce qui aurait pu être une étude géographique et sociologique austère se révèle une excursion vivante et attrayante des petites villes françaises qui se meurent commercialement – et humainement en conséquence. On prend la mesure des enjeux urbains, de la difficulté de renverser la tendance, alors que tant de rues attendent de revivre pour notre plus grand épanouissement. La problématique est complexe ! Par quoi commencer ? On constate combien la tâche est ardue, non sans une certaine tristesse. Pour ma part, je reste réservé quant à l'efficacité du transport à vélo, certes sympathique, mais qui paraît dérisoire face à l'ampleur des problèmes de déplacements.

 

Millésime 54, de Antoine Laurain (Flammarion,2018 ) **

Antoine Laurain a été ma découverte de 2017, avec Fume et tue largement en tête de liste. Cette nouveauté de début 2018 m'a déçu par son manque de surprise. Ce voyage dans le temps de  personnages certes attachants reste convenu, comparé aux autres romans de l'auteur.

 

Pour services rendus, de Iain Levison (Liana Levi, 2018) ***

Un autre de ces auteurs dont j'apprécie souvent les romans, que ce soit Un petit boulot, Ils savent tout de vous, et surtout l'excellent Arrêtez-moi là ! (dont un film réussi, transposé en France, a été tiré).
Ce qui est marquant, dans Pour services rendus, ce sont ces allers-retours entre le passé – la guerre du Vietnam – et le présent – un sénateur qui utilise son état de vétéran dans sa campagne électorale et va mentir effrontément pour se valoriser. Les scènes au Vietnam sont abordées sous un angle inédit, n'ayant pas besoin d'en faire des tonnes pour qu'on en ressente l'horreur et l'absurdité.

 

Dernières nouvelles du futur, de Patrick Franceschi (Grasset, 2018) **

L'auteur aurait pu écrire un essai – on songe à L'Homme nu de Marc Dugain et Christophe Labbé. Il a préféré nous livrer une série de nouvelles pour illustrer les risques terribles que la société numérique fait peser sur nos libertés. C'est convaincant, parfois effrayant, avec des touches d'humour noir bienvenues. Les textes sont reliés entre eux, et doivent se lire dans l'ordre, ce qui en fait une lecture moins hachée que de coutume dans ce genre littéraire.

 

Les huit montagnes, de Paolo Cognetti (Stock, 2017) ****

À l'occasion de vacances d'été, deux enfants deviennent amis : un montagnard et un citadin. Le roman nous raconte sobrement trente années d'amitié, de ruptures et de retrouvailles, observe comment les deux hommes s'influencent mutuellement. La sobriété du style, l'originalité des faits relatés, la puissance et la cruauté de la montagne impressionnent. Que d'émotions contenues et pourtant si fortes ! Le ressenti particulier de l'auteur donne une fresque parfois amère et désespérée, que seule les qualités humaines parviennent à adoucir par instants.
(Merci à Laurent, libraire à Barcelonnette pour me l'avoir fait découvrir).

 

Les gens comme Monsieur Faux, de Philippe Setbon (Éditions du Caïman, 2017) **

Avec le sens du scénario hérité de sa longue carrière de réalisateur et scénariste, Philippe Setbon joue avec les codes du roman de serial killer pour nous offrir un roman ironique et bien construit. Une lecture rapide et aisée : les pages se tournent à toute allure, les surprises pleuvent, les personnages se font tous tromper tour à tour, tout autant que le lecteur !

samedi 19 mai 2018

À propos d'écriture inclusive


La philosophe Barbara Cassin a été élue à l'Académie française le 4 mai 2018. Dans une interview au Monde (édition datée des 13-14 mai), elle résume fort bien notre opinion sur l'écriture inclusive (zoomez sur l'image pour lire le texte).
« Écrire ainsi tout du long [d'un texte] et prétendre y contraindre, c'est un gâchis illisible, inesthétique, donc impardonnable. »
Tout y est : prétendre y contraindre. Quelle est cette nouvelle mode soudaine de l'autoritarisme ? Illisible : or, quand on publie des textes, que doit-on faire avant tout autre chose, si ce n'est les rendre lisibles ?

Plus loin dans sa réponse, Barbara Cassin se montre favorable à un accord des adjectifs sur le dernier substantif, une idée qui ne nous choque pas. Après tout, pourquoi pas ? C'est une règle comme une autre, qui a sa logique et ne compromet pas la compréhension…
Quoique… Dans certains cas, il faudrait alors adapter sa rédaction. Amusante coïncidence, dans la même édition du Monde, l'éditorial comporte une phrase montrant l'écueil :
« Il est vrai que ce producteur américain, accusé de harcèlement et d'agressions sexuels… »
L'adjectif “sexuels” est au masculin. Ce qui signifie que ce sont à la fois le harcèlement et les agressions qui sont “sexuels”. En écrivant “accusé de harcèlement et d'agressions sexuelles”, on aurait signifié qu'il s'agissait de harcèlement en général (moral, notamment), et d'agressions à caractère sexuel. Dans ce texte, la nuance est sans grande importance. Il en serait autrement dans un texte à valeur juridique, le droit pénal définissant avec précision des crimes et délits : harcèlement sexuel, pourrait, par exemple, être qualifié plus sévèrement que le harcèlement moral.
L'extrait figure ci-dessous.


lundi 8 janvier 2018

Un guide de haute montagne à livre ouvert

À la fin de l'année 2013, les éditions AO publiaient De Fils en Aiguilles, la “parole de guide” de Jean-Claude Charlet. Les origines et la préparation de ce livre avait été relatées sur ce blog dans un article de décembre 2013. L'ouvrage allait se propulser au sommet des chiffres de ventes des éditions AO.
Depuis, la “cordée littéraire” que nous avions formée a poursuivi ses ascensions.

En 2015, Jean-Claude Charlet devenait à nouveau président de la Compagnie des Guides de Chamonix. Ce mandat devait malheureusement prendre fin à l'automne 2016, Jean-Claude apprenant qu'il était atteint d'un cancer nécessitant des traitements lourds. Il parvint, à force de courage et de ténacité, à reprendre des forces au printemps 2017, et me demanda de l'accompagner dans la réalisation d'un nouveau livre.

De mai à septembre, Jean-Claude a donc travaillé sur des textes inédits, et a révisé profondément la forme de ses discours prononcés à Argentière ou Chamonix depuis 2014. Nous avons porté la plus grande attention au style, aux enchaînements, à l'ordre d'apparition des chapitres – au nombre de 12 – puis, à son initiative, sélectionné de nombreuses photos en couleur afin d'enrichir le livre. Des photographes de talent, professionnels ou amateurs, ont accepté de nous confier leurs clichés, voire de réaliser des prises de vues spécialement pour l'occasion comme le fit Gilles Piel. Les guides Didier Tiberghien et David Ravanel figurent parmi les contributeurs, ainsi que Sonia Guiollot et Géraldine Charlet pour des dessins et aquarelles. La collection personnelle de l'auteur a permis aussi de retrouver des clichés historiques, comme celui de Camille Devouassoux au sommet du Petit Dru dans les années trente (ci-dessus).

Le 5 septembre 2017, Jean-Claude Charlet mettait le point final au dernier chapitre, dont le titre lui avait été inspiré par son préfacier, Maurice Simon, De l'autre côté des nuages.
Il restait à passer à la relecture du texte, à la mise en pages, à la sélection et au placement des photos dans le corps du livre, à concevoir la couverture, à trouver un titre… avec pour objectif une parution “pour Noël”. Nous allions alterner séances de travail à distance ou aux Frasserands pour donner tout son lustre à  ce livre dont le titre était enfin fixé après plusieurs séances de brainstorming : ce serait “Un guide de montagne à livre ouvert”.

C'est alors que, courant octobre, Jean-Claude était rattrapé par ce mal sournois que pourtant il semblait avoir jugulé, comme il le relate dans un chapitre au titre ironique, “Le tourteau du président”. Soudain, la course contre la montre devenait une course contre la maladie, une expérience terrible qu'il mena avec une énergie et un courage admirables. À la mi-novembre, Jean-Claude était hospitalisé à Annecy. Nous n'en poursuivions pas moins nos échanges, le “bon à tirer” étant donné à l'imprimeur le 20 novembre.

Entretemps, le mal progressait. Par chance, l'imprimeur accepta de réaliser en urgence deux exemplaires du livre à paraître, que Jean-Claude Charlet put tenir entre ses mains le mardi 28 novembre – qui se trouvait être la date anniversaire de la mort de son père, Armand Charlet, ainsi qu'il me l'indiqua dans un message téléphonique ému. Le jeudi 30 novembre, l'imprimeur m'avertit que le stock de livres était expédié. Il restait à patienter… sauf que le cancer progressait à vive allure, au point d'avoir raison des forces de Jean-Claude à minuit, dans la nuit du 1er au 2 décembre 2017…

Jamais je n'aurais cru être confronté, en tant qu'éditeur, à un tel contexte, dans lequel l'urgence était devenue vitale. Quelle chance d'avoir pu faire parvenir à l'auteur le résultat de son travail ! Mais quelle émotion, et quel désarroi qu'il soit “absent pour toujours” au moment où son témoignage était publié !
La “cordée littéraire” que nous formions est désormais un merveilleux souvenir, le “guide” me manquera, tant cette collaboration m'a apporté de nouveaux points de vue sur l'alpinisme, le métier de guide et, plus encore, sur la Vie elle-même…

La cérémonie des obsèques de Jean-Claude s'est tenue le mardi 5 décembre à Argentière, émaillée d'hommages de très haute tenue, tandis que son fils Zian lisait les deux dernières pages du livre, Voici quelle est ma liberté, un texte en forme de testament – qui pourtant avait été écrit avant que Jean-Claude n'ait connaissance de la rechute qui lui serait fatale.

Aux éditions AO, nous avons fait nôtre cette maxime de Paul Auster : “Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des livres”. Le pouvoir des livres est, c'est un fait, puissant ; il permet de garder, au-delà de la mort, la trace d'idées, de témoignages, d'émotions… et d'assurer leur transmission. Mais ce n'est qu'un livre, qu'une part infime de la personnalité qui, soudain, s'est évanouie, a quitté notre monde.


Nous citerons pour terminer, avec son accord, un extrait de l'hommage que Maurice Simon a lu à la cérémonie du 5 décembre :
“Tu es désormais parti pour ta dernière grande course, ta dernière grande ascension Jean-Claude. Nous parlions souvent de fin de vie, mais en fait pour les amis tu ne seras jamais absent. Bien sage était celui qui disait : « Mon ami n’est pas mort puisqu’il continue de vivre en moi ». Je trouve cela très beau et j’y rajouterai modestement : « Je ne suis pas mort car je vis aussi du souvenir de mon ami qui m’a tant offert ». Que sommes-nous donc sans l’autre ?”
 Billet rédigé par Jean-Luc Tafforeau, gérant des éditions AO, le 30 décembre 2017
Les photos inédites reproduites ci-dessus sont de Gilles Piel : http://www.gilles-piel.com